L’ouvrage

Deux articles de presse donnant résumé et analyse du roman.

Chronique littéraire de Jean-Claude Lebrun — L’Humanité 14/09/2000 Le prodigieux blablabla d’un p’tit nègre.

Voici un livre immense. Une oeuvre âpre et violente, qui en même temps vous transporte et vous glace les sangs. Le récit de l’horreur banale, lors de guerres tribales dans l’ouest de l’Afrique, tenu par un soudard expert en massacres. Armé de son Kalachnikov, l’esprit rendu docile par les drogues distribuées en guise de solde, celui-ci a guerroyé au Liberia et en Sierra Leone, sans autres causes à défendre que les intérêts de pillards professionnels déguisés en leaders nationaux et, plus encore, sa propre survie. Aujourd’hui, de retour de ses abominables équipées, il égrène avec un effrayant naturel le chapelet des atrocités auxquelles il a assisté et souvent participé. Ce qu’il désigne modestement comme son " blablabla ", ou encore ses " salades ". En fait une histoire d’une effarante précision, dont la seule véritable incertitude porte sur l’âge de celui-là même qui la raconte : ce vieux routier de la guerre, passé à travers les mailles de l’état civil, se donne entre dix et douze ans.

Car c’est à un enfant-soldat qu’Ahmadou Kourouma prête ici la parole : Birahima, qui se présente comme " p’tit nègre ". Non pas, précise-t-il, " parce que je suis black et gosse ", mais parce que " mon école n’est pas arrivée très loin ; j’ai coupé cours élémentaire deux ". Pour pallier ses défaillances langagières, l’inattendu narrateur utilise abondamment les ressources de quatre dictionnaires récupérés parmi les affaires d’un ancien griot - un Larousse, un Petit Robert, un Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire et un Harrap’s. Il nous livre à partir de là un incroyable récit mêlant le picaresque aux grands drames de la politique africaine, la puérilité à une manière de stupéfiante sagesse, dans un délirant bric-à-brac linguistique, qui donne au livre une tonalité absolument inédite. Avec des raccourcis, des trouvailles, des associations de mots inusitées. Ainsi le cadre de ses tribulations : des " républiques bananières et foutues ". Ou la définition, logique jusqu’à l’absurde, qu’il donne des guerres tribales : " On ne veut pas les hommes d’une autre tribu différente de notre tribu. ". Imparable sophisme, qui dispense de la discussion et n’invite plus qu’à passer à l’acte. Ahmadou Kourouma forge là une langue à la mesure de son sujet : porteuse de toute une singularité, concertée sous des dehors composites, pleine d’une dérision diffuse. En fait accordée au gigantesque chaos alentour, dans le cours des choses comme dans les esprits. Une manière neuve, rudement évocatrice, de dire les désordres mortels qui ravagent cette partie de l’Afrique. Sans pour autant se montrer dupe.

Si cet enfant bardé de grigris, mais qui fait en bon musulman ses cinq prières quotidiennes, se trouve ainsi transformé en " serial killer ", et ingénument s’en vante, paraissant même se délecter du souvenir de ses exploits macabres, il délivre en effet aussi quelques vérités essentielles : " Quand on dit qu’il y a guerre tribale dans un pays, ça signifie que des bandits de grand chemin se sont partagé le pays " ; " Les gens abandonnent les villages où vivent les hommes pour se réfugier dans la forêt où vivent les bêtes sauvages. Les bêtes sauvages, ça vit mieux que les hommes. " Ahmadou Kourouma dresse en l’espèce, une nouvelle fois, la liste accusatrice des dictateurs et de leurs comparses, remontant la chaîne jusqu’à celui qui fut le plus puissant d’entre eux, son compatriote ivoirien Houphouët-Boigny. Épinglant aussi les organisations interafricaines, l’ONU et le FMI et ceux qui, au nom de l’ingérence humanitaire, massacrent à leur tour " comme bon leur semble ", pour peu qu’il y ait sur un territoire quelques précieuses ressources naturelles. L’enfant-soldat Birahima, avec son lexique de bric et de broc glané au hasard des rencontres - une fantastique prouesse d’écriture d’Ahmadou Kourouma -, évoque tout cela comme son décor naturel. Le dangereux biotope auquel des existences telles la sienne doivent maintenant s’adapter. À la faveur de ces entrechoquements de mots venus de tous les horizons, il a grappillé un peu de lucidité, son regard a pu s’élargir. L’écriture romanesque, lorsqu’elle atteint à ce degré d’innovation et de profondeur, constitue l’un des plus complets et impitoyables dévoilements du réel.

Dans son " p’tit nègre " qui ne peut se payer le luxe des précautions oratoires, Birahima ne cesse de camper, à l’image de sa mère affligée d’un ulcère nauséabond à la jambe, une humanité meurtrie. Mais également soumise à ses invariables coutumes, aux superstitions et aux rudes prescriptions de la religion. On voit passer là des femmes répudiées, des exciseuses, des féticheurs, des représentants d’ethnies persécutées par d’autres ethnies non moins opprimées, des membres de l’aristocratie des " grands chasseurs " adeptes du cannibalisme, de petits et grands chefs criminels, des enfants mutilateurs et tueurs, dans un tableau tel un Jugement dernier du Moyen Age. Pour scander tout cela, il fallait bien cette langue hallucinante, ce vertige désordonné dont les quatre dictionnaires, régulièrement sollicités par un Birahima de plain-pied dans ce sabir du dérèglement, s’emploient à nous délivrer de dérisoires traductions. Ahmadou Kourouma vient peut-être là, après En attendant le vote des bêtes sauvages, qui reçut le prix du Livre Inter en 1999, de nous donner l’autre grand livre de la déréliction de l’Afrique contemporaine.

Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé, Éditions du Seuil

par Albertini, site et revue « Alternatives » - Québec-Canada - 1er juin 2002

Avec le tout dernier Allah n’est pas obligé, maintenant disponible en livre de poche, l’auteur ivoirien Ahmadou Kourouma, à 74 ans, continue de témoigner de la sanglante et douloureuse Histoire de l’Afrique ravagée par les guerres civiles. Et cette fois, c’est à travers les mots d’un enfant qu’il le fait.

Birahima a douze ans, peut-être. Il décide de « raconter sa vie de merde et de damné » parce que « l’enfant-soldat est le personnage le plus célèbre de cette fin de XXe siècle ». Accompagné de Yacouba le féticheur, gri-griman fortiche et « multiplicateur de billets », Birahima part en quête d’une lointaine tante, seule famille qui lui resterait. C’est à sa recherche, du Libéria au Sierra Leone, qu’il deviendra un « small-soldier » redoutable, affublé d’une « kalash qui fait tralala » et gavé de « hash pour être fort ». Avec les drôles d’expressions de cet enfant-soldat qui nous fait sourire, on peut avaler l’indescriptible violence, l’insoutenable réalité de ces populations marquées par des années et des années de guerres qui déciment leurs pays, leurs vies, et leurs corps ; on comprend quelle est l’horrible réalité de ces 300 000 enfants-soldats dans le monde.

C’est donc un reportage sur l’actualité oubliée des médias, un regard impitoyable de l’intérieur de l’Afrique avec le doigt pointé vers les auteurs de ce « bordel au carré ». Birahima utilisera quatre dictionnaires pour être sûr d’être compris par tous ; « les nègres noirs indigènes sauvages de la brousse » autant que « les toubabs européens colons colonialistes ». Notre narrateur définit ou redéfinit sans cesse les mots pour ajuster la langue à la réalité, pour faire le procès à la fois des dirigeants de « ces pays corrompus et foutus » autant que des puissances occidentales qui vendent les armes, encouragent tel ou tel dictateur, forment et supportent les guérillas, tout ça pour investir dans ces régions devenues des enfers et faire prospérer le diamant ou le pétrole... Ahmadou Kourouma excelle à mélanger le burlesque et le cauchemardesque, le romanesque et l’historique, témoin important et courageux d’une Histoire révoltante, et encore actuelle... malheureusement. Mais Birahima nous précise d’entrée de jeu que le titre définitif et complet de son blablabla est « Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes ces choses ici-bas ». Accrochez-vous.

Nathalie ALBERTINI

ALLAH N’EST PAS OBLIGÉ, d’Ahmadou Kourouma, Paris, Éditions du Seuil, collection « points », 2002 (2000), 224 pages.